Pour Patrick Duprez, thibault Remaury, Philippe Perrenoud, Robert Jeandenans, Samuel Mourier, Albert DUCOURANT, Yves GIORELLO, Amalita, en hommage amical, et Marie Launay
Toi, moi, et les autres
Moi. La brièveté d’une histoire individuelle apparaît en regard du temps cosmique, qui s’étend à l’infini. 5 milliards d’années nous séparent du big bang ! Le temps d’une vie est dérisoire. On a vingt ans un dimanche et quatre-vingts le lendemain. La vieillesse ? On croit que ça n’arrivera jamais. La surprise nous tombe dessus comme la foudre. L’espace compte 200 milliards de galaxies, 70000 milliards d’étoiles, qui explosent et meurent tandis que d’autres naissent, comme les bulles de champagne. Notre système solaire baigne dans une bulle chaude d’1 million de degrés, long de 1000 années-lumière. C’est vertigineux. Les Sages de la Grèce cherchaient déjà le probable principe présidant à l’organisation rationnelle et harmonieuse du cosmos. Edgar Morin s’interrogeait : « Y aurait-il, dans l’organisation cosmique quelque chose qui aurait un caractère cognitif ? ». Le moi singulier est aussi un moi qui partage avec l’humanité. Cette approche intègre deux dimensions qui se rejoignent : l’enracinement et l’universalité.
L’enracinement
L’enracinement est précisément la célébration de tout ce qui a valeur de « lieu commun », la coutume, la langue, les traditions, les mythes et tout ce qui, en un temps et en un lieu, rassemble en un groupe les réflexes culturels. Le « je pense donc je suis » devient « je pense donc je suis de quelque part ». La fonction de l’enracinement peut être vécue sous le mode de la fermeture ou de l’ouverture, de l’isolement ou de l’échange. Sous le mode de l’ouverture quand nous acceptons qu’une identité n’est jamais définitivement acquise mais qu’elle se construit avec les aléas de la vie. L'expression « enracinement » peut se charger de valeurs plus spatiales —je suis né là— ou plus temporelles —au XXe s.—. L’enracinement devient synonyme de continuité. Une identité n'est jamais définitivement acquise. Le terme enracinement peut-être rapporté au terme culture, à comprendre comme un ensemble traditionnel, à la fois régulateur et créateur de comportements, de connaissances et de croyances, à l’intérieur d’un groupe autonome. Le soi est alors la somme des repères identificatoires que sa culture et sa société mettent à sa disposition.
L’universalité
L’homme n’est pas un individu pour lui-même. Il n’est homme que par sa participation à l’universel. Cette appartenance à une communauté est comme l'indice de la présence de l'universel ; chaque communauté n'est pas seule au monde et sa propre vision du monde, les valeurs qu'elle transmet à chacun de ses membres, ne sont pas nécessairement partagées par l’ensemble des autres communautés. Même l’identité d’une communauté doit courir le risque du monde. Le philosophe et le théologien partagent ici la conviction qu'il n'existe pas de soi-même qui ne soit déjà habité par un autre que ce soi.
Ce n’est pas en se voilant les yeux devant le spectacle de la violence qu’on la fait disparaître. Je ne suis pas libre dans ce monde que je sais être le monde de la violence, de la peine, de la haine, de la misère, de la persécution et de la mort. Je veux penser ce monde, ce monde et moi dans ce monde. L’homme n’est homme pour lui-même que par sa participation à l’universel. « L’homme est un être social » disait J.P Sartre. L’homme est avec et pour les autres. Chaque communauté sait bien qu’elle n’est pas seule au monde, ce qui l’oblige à admettre que les valeurs qu’elle transmet ne sont pas partagées par l’universel du monde. La prétention universaliste des droits de l’homme se heurte à d'autres universels enfouis dans d’autres cultures, tenues pour exotiques par les occidentaux.
Les différences entre les cultures mettent les hommes dans l’étrange position narcissique de celui à qui le miroir brisé des différences culturelles renvoie sa propre image éclatée en de multiples facettes. Nous éprouvons l’inquiétante étrangeté de l’existence.
C’est alors que le terme « culture » se charge de connotations éthiques. Le particulier est synonyme de violence ; l’universel antonyme de raison. Le refus de la violence donne alors sa véritable gravité philosophique à la plus banale des définitions de l’homme qui serait perçu, conçu, « comme une être raisonnable ». Est-ce un constat ? Ou bien une tâche ? La définition humaine est-elle une donnée, ou l’homme n’a t-il pas vocation à se réaliser ?
Nous sommes ici invités à ne pas nous replier sur une conception réductrice du « même » et de l’ « autre ». Si l’étrange est en moi nous sommes tous des étrangers. Nous avons à vivre en commun avec d’autres qui ne sont pas seulement des semblables mais aussi des étrangers.
Gérard Leroy, le 6 février 2026