Pour Christophe Lévy et Henri-Luc Camplo, en hommage amical

   Hannah Arendt a été marquée par la fertilité intellectuelle du christianisme. Au milieu du XXe siècle il est de coutume d’opposer christianisme et marxisme depuis que Marx a dénoncé la religion comme l’opium du peuple. Pour Marx en effet, la religion est l’expression pathologique d’une misère économique, éprouvée par des gens qui espèrent et qui croient en un au-delà qui viendra compenser toutes les privations subies au cours de cette existence traversée comme « une vallée de larmes ».

Dans un article de 1953 intitulé Religion et politique, Hannah Arendt récuse la thèse marxiste qui conçoit la religion comme un hallucinogène qui refoule les misères. Elle rappelle que « le christianisme place simplement l'accent sur l'individu et sur le rôle qui est le sien dans le salut de l’âme ». Elle salue cependant dans un article sur Rosa Luxemburg les apports de cette figure du marxisme « non orthodoxe », note-t-elle, et « si peu orthodoxe… qu'on pourrait douter qu'elle ait été marxiste tout court »

Hannah Arendt se nourrit des œuvres de Péguy, de Chesterton, de Bernanos, ou de Maritain. Elle perçoit le christianisme comme l’antidote des tentations modernes, sources  d’égoïsme, de malfaisances, d’indignités, donc inhumaines et sans limites : « ce fut le christianisme, dit elle, qui apprit (au monde) que rien d'humain ne peut exister au-delà des larmes et du rire, excepté le silence du désespoir » (1).

On a pu lire que l'écoute du Messie de Haendel, à Munich en 1952, lui a révélé la liberté enracinée, incarnée dans le christianisme, et de son pouvoir de commencer qui sont au coeur de la religion chrétienne. « Et puis le Messie de Haendel (…) quelle œuvre ! L’Alleluia me résonne encore dans les oreilles et dans le corps. Pour la première fois, j'ai compris combien c'était formidable » : un enfant nous est né. « Le christianisme c'est quelque chose », avouera-t-elle.

Elle s’en prend à la modernité, qu’elle décrit comme correspondant à la société de masse et de consommation. La modernité  détisse, désincarne, et distrait l'homme de son rapport authentique à ce qui est. Le voilà projeté dans l’insécurité des changements perpétuels, des découvertes possiblement nocives rebaptisées progrès pour maquiller leurs facultés de nuisance. Dans le magnifique Men in dark times, traduit en français par Vies politiques, Hannah Arendt écrit ceci : « le monde devient inhumain impropre aux besoins humains qui ont besoin de mortels lorsqu'il est emporté dans un mouvement. Il ne subsiste aucune espèce de permanence"  (Gallimard 1974).

Le monde moderne, selon Arendt, pourchasse sans relâche toute forme de stabilité.

(1) cf. Arno Münster, Hannah Arendt contre Marx ? Réflexions sur une anthropologie philosophique du politique, Paris, Hermann, coll. « philosophie. », 2008

 

Gérard Leroy, le 20 juin 2025