Pour le frère Charles, en hommage amical

   Parmi les questions préparatoires qui nous ont été adressées en vue du synode, l’une d’elles porte sur le discernement préalable à toute décision. La lettre Amoris Laetitia du pape François présente d’emblée la composante morale du discernement : la liberté.

Si l’homme est capacité dynamique de liberté, retenons d’abord qu’il convient d’éviter la confusion de la liberté avec la licence, laquelle tend à satisfaire les envies, quelles qu’elles soient. En revanche la liberté peut être comprise comme capacité de s’interroger, d’entrer en histoire personnelle et de formuler un projet, réalisable en phase avec l’histoire présente. « L’homme est cet être pour lequel, au dedans de lui même, il y va de son propre être » (Martin Heidegger).

Il y a des « processus de maturation de la liberté, de formation, de croissance intégrale, de culture d’une authentique autonomie » (AL 261). La grâce de Dieu se reconnaît à ce qu’elle permet un « parcours dynamique de développement et d’épanouissement ».

La dynamique du discernement s’inscrit dans une perspective reliée à l’efficience de l’Esprit-Saint. La grâce divine et la croissance humaine cheminent ensemble. Notre époque s’enivre de ses progrès au point de rallier le pélagianisme des premiers temps qui exalte la liberté humaine au dépens de la grâce.

C’est le cas du savant actuel qui ressemble de loin au démiurge platonicien. Son travail technique s’oriente vers un avenir prévu, prédéterminé. La prévision scientifique impose au futur d’être conforme à ce que nous voulons qu’il soit, à partir de notre présent. Ainsi des biologistes programment sans limites la production. Ils ne considèrent pas la réalité libre des personnes qu’ils s’apprêtent à fabriquer. Dès lors, l’individu est désemparé dans un univers scientifique qui le prend pour l’instrument du moment. Jusqu’à nos enfants que la science ne considère pas en fonction d’eux-mêmes, mais de nos prévisions qu’animent nos angoisses inavouées et nos songes d’une libération de notre finitude.

Notre époque, dit-on à l’envi, est en crise. Ne serait-ce pas parce que nous avons oublié de discerner, différencier les dimensions temporelles les plus élémentaires entre le passé, le présent, le futur, parce que somme toute, nous avons perdu la boussole ? La science a oublié la considération qu’il faudrait accorder aux extases temporelles. La science est par essence, projective et anticipative. Son futur est à la portée de ses calculs. Et elle l’invente à partir de son présent, qu’elle pétrit comme de la pâte à modeler. La science trouve sa fierté à élever vers la lune des singes transgenres.

L’homme de l’ère atomique sait qu’il peut améliorer matériellement son existence. Mais sa vie spirituelle, ses amours et ses haines, son passé, son futur, tout ce qui fait son histoire réelle, tout cela échappe aux calculs de la science. Martin Heidegger ne déclarait-il pas que la technique reflète l’oubli de l’être ?

Gérard Leroy, le 26 février 2022