Pour Élias et Alix, que j‘embrasse
S’il ne fallait retenir de Ricœur qu’un livre, ce serait sans conteste « Soi-même comme un autre ». Dans cet ouvrage, Ricœur se propose de redonner de nouvelles bases à la philosophie morale en partant du sujet comme « soi ». Il est encore possible, pour plus de lisibilité, de se référer à l’article plus accessible intitulé « L’Éthique avant la morale », que l’on peut lire dans l’Encyclopedia Universalis.
« Faut-il distinguer entre morale et éthique ? » Rien ne semble marquer la différence : l’un vient du grec (éthos), l’autre du latin (mores), et les deux renvoient à l’idée de mœurs.
L’éthique renvoie à « ce qui est estimé bon », la morale à « ce qui s’impose comme obligatoire ». L’éthique se présente donc comme la visée d’une vie accomplie sous le signe d’actions estimées bonnes. Quant à la « morale » ce sont les balises de l'interdit qui font qu'un acte est moral ou pas, selon qu'il s'inscrit à l'intérieur des normes ou de la loi. Ce qui, de ce point de vue, donne à la morale sa caractéristique obligatoire, marquée par des règles, des obligations, des interdictions. Ainsi la morale est-elle caractérisée par deux choses à la fois : elle doit pouvoir s'adresser à tout le monde, c'est son exigence d'universalité, et tout le monde ne peut pas faire n'importe quoi, c'est sa caractéristique d'effet de contrainte.
S’il est nécessaire de soumettre la visée éthique de la vie bonne à la norme morale du devoir, c’est parce que le mal est une réalité. L’individu qui a traversé les tragédies du XXème siècle sait que l’homme reste un être éminemment faillible, qui peut faire le mal. Si le mal est « ce qui n’aurait pas dû se produire » il constitue fondamentalement un scandale. Le mal relève d’abord de la sphère pratique : il est « ce contre quoi on lutte, quand on a renoncé à l’expliquer ». La violence est toujours possible, la part du mal est irréductible et tout pouvoir tend à l’abus. Il nous faut donc nécessairement passer de l’éthique à la morale.
Inévitablement des conflits vont naître entre une morale qui s’exprime principalement par une exigence formelle d’universalisme et une éthique qui s’inscrit dans la vie de l’individu. Cette difficulté sera dépassée lors d’un troisième moment, lorsque la sagesse pratique (comme éthique enrichie par le passage par la morale) nous permettra, lors de situations concrètes, de ré-interroger la norme au regard des fins. Il en ressort que la primauté de l’éthique sur la morale ne s’explique pas par le fait que l’éthique soit plus importante que la morale, mais plutôt qu’elle en est son préalable. Pour le dire simplement : réfléchissons d’abord à nos buts, le temps viendra ensuite de voir si les moyens pour y parvenir peuvent « passer » l’épreuve de la norme morale.
La « petite éthique » de Ricœur dans « Soi-même comme un autre » nous propose une éthique pratique constituée par trois moments à la fois différents et liés ensemble : visée de la vie bonne (pôle « je »), avec et pour les autres (pôle « tu »), dans des institutions justes (pôle « il »).
La visée éthique a le souci de soi (estime de soi), le souci de l’autre (sollicitude), et le souci de l’institution (justice). On ne peut s’empêcher de rappeler à ce sujet que le « souci », le fameux Sorge en allemand, qui est au fondement de l’angoisse née de l’incertitude devant la finitude selon Martin Heidegger, a été traduit en anglais par care, que l’on pourrait traduire à la fois par « sollicitude » et par « prendre soin de… ».
Gérard Leroy, le 11 septembre 2026