Pour Élias Launay, Philippe Weickmann, Bernard Schürr, en hommage affectueux
- « Dis moi pas qu’c’est pas vrai »
- « Si, si. »
Il a été démontré que comme la grammaire influe sur la pensée (1), pareillement la technique influe sur l’usage du langage. L’intelligence artificielle génère du langage. De sorte qu’on la dit générative. Question : Qu'en est-il de notre rapport à la vérité ?
Tous les algorithmes ont permis de répondre aux demandes, en dépit d’erreurs parfois grossières.« Il n’est point de progrès qui ne tourne à sa plus complète servitude » notait Paul Valéry. Le développement scientifique ne semble pas humaniser ipso facto les sociétés.
Avec l’IA l’être humain risque d’être réduit. À une machine. L’intelligence artificielle est très utile. Lors, son développement outrancier, négligeant la réflexion éthique préalable nécessaire, fait craindre l’homogénéisation de la pensée, la perte de réactivité émotionnelle, une surchauffe informationnelle, une fragmentation amplifiée, la rigidité systémique, le geste dicté par la procédure sans un regard intelligent. L’algorithme a pris une place prépondérante dans la science. L’IA évolue à une telle vitesse que certains croient que la machine en viendra vite à penser bien mieux que l’homme. « Une fois que les hommes auraient développé l'intelligence artificielle, celle-ci décollerait seule, et se redéfinirait de plus en plus vite », déclarait le physicien britannique Stephen Hawkins (2). « Les humains, limités par une lente évolution biologique, ne pourraient pas rivaliser et seraient dépassés », poursuivait-il. Une fois dépassés par la machine que ferons-nous ? Que/qui serons-nous ?
L’importance du progrès l’emporte dans une perspective positiviste. Plus nos sociétés obéissent à une logique marchande de rentabilité et de consommation et plus elles éloignent l’homme de l’Altérité à laquelle aspire sa vocation.
Dans les années 1990 Internet a effacé le télétype. Trente ans plus tard surgit l’IA générative, qui combine la probabilité d’associations de mots. Ces mots ont du sens. La machine en génère sans comprendre. Le sujet, lui, comprend, en redonnant sens à un texte incompris par la machine qui l’a généré.
À l’écart de l’ontologie classique, la raison philosophique tente désormais de s’approcher de l’être par le biais de sa fonction langagière. Le langage nous précède. Nous naissons dans un langage. À partir de la maîtrise du langage et l’émergence du « je » l’humain devient un sujet. Et un sujet capable de vérité.
Un nouveau rapport à la vérité
La question du langage est étroitement liée à celle de la vérité. Dans quelle mesure ChatGPT transforme notre rapport à la vérité déjà détrôné par la phénoménologie, et le subjectivisme conséquent. Si la vérité s’inscrit dans ce qui apparaît à la conscience, le faux devient vrai. « Ce qui me désole n’est pas que tu m’ait menti. C’est que désormais je ne pourrai plus te croire » (Nietzsche). Le mensonge a pu installer son règne depuis les deux élections de Donald Trump (2016 et 2024), même s’il ne l’a pas inauguré. Le mensonge est le premier danger de la post-vérité. L’indifférence à la distinction entre mensonge et vérité est le danger collatéral. Ce que dénonce Hannah Arendt dans Le système totalitaire.
En effet les totalitarismes du XXe siècle se sont servi de ce que le nouveau langage chasse la relation entre plusieurs formes linguistiques ayant le même signifiant. Le négationniste peut se déployer. Mais la réalité peut également être hétérogène, non partagée. Ainsi, le réel peut-il être nié : dire qu’il n’est pas ; l’appréhender d’une façon si singulière qu’il ne peut plus constituer un socle commun à partir duquel peut s’élaborer une discussion, un débat (cf le conflit israélo-palestinien qui divise des communautés). Dans les deux cas, le langage ne cherche plus le vrai. En revanche il exprime des émotions. Et, favorisé par les algorithmes des réseaux sociaux, ces émotions enferment l’espace où il se diffuse, l’éloignant de l’horizon de dire le vrai, horizon commun.
Peut-on débattre avec celui qui nie le réel ?
Trump s’est libéré de la vérité. Se libérer des engagements, de la vérité, telle est la liberté prônée par Donald Trump et ses sbires. Cette liberté s’attaque à la vérité. L’affect prend le pas. Mais les fake news produisent des effets par le biais de l’absence d’esprit critique. Des bulles algorithmiques ont enfermé les sectaires. Le langage n’est plus là pour dire, mais pour conforter une identité, une appartenance. Car le ciment de ces bulles n’est pas le rapport au réel, mais à l’identité qu’on a choisie. La logique du même s’installe, condition qu’on retrouve dans des partis politiques, selon Hannah Arendt. Tout énoncé n’a plus à être prouvé, mais relayé. « Les oligarques de la tech’ ont créé un dispositif qui n’incite pas à la relation mais à la connexion », écrit Mazarine Pingeot (3).
La valeur d’une information s’inscrit dans son succès et non sur son référent. Les États-Unis et la Chine ont confisqué le ciment qui maintient une réalité commune, à savoir des institutions, un journalisme usant de discernement, un engagement politique au service de la démocratie libérale, la garantie des droits fondamentaux, l’indépendance de la justice, l’accès égal à une éducation qui ne s’arrête pas seulement à la transmission d'un savoir programmé.
Conséquence d'un nouveau langage
Le nouveau langage se meut désormais sans sujet. Un sujet est capable d’éprouver des émotions (colère, nostalgie, peur…), de penser et de réagir aux informations. L’une des conséquences de ce nouveau langage, c’est l’intrusion de communicabilité. Elle porte en elle un ferment de destruction du langage que la Bible avait déjà condamné. Souvenons-nous de l’histoire de la tour de Babel (Genèse 11, 1-9), cette histoire qui fonde la nôtre. « Bâtissons-nous une tour dont le sommet pénètre les cieux ! ». Le projet est démentiel : on veut narguer Dieu Lui-même. La tour s’éleva, assez haut pour qu’on la vit de loin. Son sommet se perdait dans les nuées. Ce peuple voulait gommer ses limites et se faire éternel, contestant à Dieu le droit de choisir pour Lui le monde supérieur. En montant au Ciel ils allaient le lui faire savoir ! Le nom que le groupe veut se donner l’oblige à l’unité langagière. Au-delà, c’est l’abolition de la différence qui est visée. Toute altérité doit être confondue.
Le Créateur vit que la vanité de ces gens était excitée à mesure que la tour s’élevait. Il mit fin à ce projet prométhéen. L’ouvrage prit une tournure désordonnée. Les incompréhensions, les disputes éclatèrent ; la construction dut s’arrêter. Dieu les « dispersa sur toute la surface de la terre » (v. 8).
Il semblerait qu’aujourd’hui nous soyons appelés par le numérique à ne ne parler qu’une seule langue. Chiffrée. Remplacée par des émoticônes qui se passent désormais de mots. La chose dite devient impersonnelle : elle gomme toute marque de singularité.
« L’image, écrit Mazarine Pingeot, est désormais de nulle part, convocable instantanément, consommable, jetable, accessible à tous : communicable. Le texte subit le même traitement ». La notion même d’auteur s’efface. « La conscience la plus radicale du désastre, écrit le philosophe allemand Th. Adorno, risque de dégénérer en bavardage » (4), ignorant que le pire est à venir sur TikTok.
La production du langage avec l’IA, n’est plus du tout corrélée à la question du sens. Elle a déserté le champ du symbolique. Comment saisir la signification d’un texte si l’on néglige le détour, le secours, du mythe et du symbole ? La machine parle, à partir d’algorithmes alimentés par des contributions humaines. Les ingénieurs deviendront-ils superflus si l’usager fait progresser la machine ? La fonction linguistique est réduite au code et rend superfétatoires les interlocuteurs.
Si la vérité est « adéquation intellectus et rei » pour le dire comme Thomas d’Aquin, où est le réel et comment le langage peut-il avoir un rapport avec la vérité ? Le monde virtuel nous en éloigne. : « l’hétérogénéité des deux mondes est structurellement produite et entretenue par l’IA » (M. Pingeot). Les conditions de possibilité de la vérité s’effacent.
Il n’est pas de vérité sans sujet. Trois éléments conditionnent la notion de vérité : le sujet, le réel et l’expérience. Manquent à l’appel.
Gérard Leroy, le 3 novembre 2025
- En 1915 Martin Heidegger soutient sa première thèse intitulée : la structure d’une langue détermine t-elle notre manière de penser ?
- dans un entretien à la BBC en décembre 2014.
- Mazarine Pingeot, in Revue Les Études, n° 4331, novembre 2025, pp. 43-52.
- Th. W. Adorno, « Critique de la culture et société », dans Prismes (1955), Payot et Rivages, 2010, pp. 30-31.
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