L’âge herméneutique de la théologie

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Pour Fabien Brault-Scaillet, en hommage affectueux

   Comment pourrais-je proposer l’accès à l’Événement fondateur d’une religion en faisant l’économie d’une interprétation actualisée des textes qui le relatent ? À l’âge herméneutique de la raison théologique, comme à celui de la raison philosophique, la pensée prend ses distances par rapport à l’ontologie classique, tout comme elle se distancie par rapport à la philosophie du sujet.

La perception d’un moment historique, associé à une culture hic et nunc, qui est celle de ce temps et de cet espace, influe, voire détermine à la fois la perception même du contenu de la révélation qui est rapportée au lecteur et le sens que le lecteur accorde au récit, sens qui ré-interprète le sens de son existence.

Le récit de l’'Évangile ne fait pas mémoire d'une histoire close. Dès les premiers instants de sa rédaction les premières communautés chrétiennes comprirent que l’Évangile donnait lieu, en permanence, à une interprétation de l'existence. C'est tout le vécu humain qui trouvait dans l'Évangile son centre d'universelle ré-interprétation.

Nous sommes donc invités par l’Évangile à déchiffrer le sens des actes et des paroles rapportées par l’Écriture, puis, revisitant les travaux théologiques effectués en lien avec l’expérience historique et culturelle contemporaine à ces travaux, à ré-interpréter le message en fonction de notre propre expérience historique.

La raison théologique est un “comprendre” historique. Le travail théologique dont j’aime à rappeler la définition que lui donnait Martin Heidegger, comme “science du dévoilement d’un étant donné dans l’histoire” (1), porte sur l’Écriture-source, la tradition ou plutôt l’adaptation dogmatique et les différentes traditions théologiques. La question première sur les Écritures, préalable à la foi, porte autant sur “l’en-soi de l’Évènement-Dieu”, que sur le “pour-moi” de l’Évènement. En cela l’herméneutique se situe comme préalable critique d’une entrée dans la foi.

“Qu’arrive t-il au discours quand il passe de la parole à l’écriture?”  (2) .

En fixant le discours, l’écriture le protège de l’oubli. Elle affranchit en quelque sorte la “chose du texte” de “l’horizon intentionnel” de l’auteur. Conséquence herméneutique de cette prise d’autonomie: “la distanciation n’est pas le produit de la méthodologie mais condition de l’interprétation”. Si bien donc que objectivation et interprétation  apparaissent complémentaires.

La relation de l’écriture et de la parole les place, tel un couple, en regard de la communauté qui reçoit ce couple (3). Tout s’organise alors, selon un “cercle  herméneutique” .

Il s’agit de comprendre des textes suscités par la relecture des textes-sources réinterprétés d’âge en âge, permettant ainsi le processus d’autoproduction. Par leurs interactions, les individus produisent une société, laquelle, avec ses émergences propres (sa culture, son langage, etc...), rétroagit sur chacun. C’est donc l’idée d’une rupture de causalité linéaire qui nous est proposée dans ce cercle herméneutique. Il y a comme une association complexe d’instances nécessaires, ensemble, au fonctionnement d’un phénomène organisé, le phénomène pouvant être ici celui de la recherche d’une tentative d’explicitation du mystère de Dieu qui se communique et du mystère de l’homme en quête de sens.

 

Gérard LEROY, le 28 octobre 2011

 

  1. cf. M. Heidegger, cfrce donnée aux protestants de Tübingen en 1927
  2. Paul Ricœur, Du texte à l’action, Essais d’herméneutique II, Seuil, Essais, 1986, p. 124.
  3. P. Ricœur, Lectures 3, Aux frontières de la philosophie, Seuil, 1994, p 317.