L’Église de Lyon et ses martyrs, au IIe siècle

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 Pour Jean-Michel Canovas, avec mon amitié

   Lyon au IIe siècle, capitale religieuse du paganisme en Gaule, rendait chaque année un culte à Rome et Auguste, autrement dit à la ville divinisée et à la sainteté impériale. Les cités de la Gaule lyonnaise participaient à ce grand rendez-vous, au confluent du Rhône et de la Saône où l’on avait élevé un autel colossal que les monnaies reproduisaient.

C’était vraisemblablement au 1er août. Les Gaulois assistaient à ces grandes fêtes, où s’offraient des sacrifices, où se déroulaient des processions, où s’organisaient des jeux de toutes sortes y compris des concours d’éloquence et de poésie. Tout cela dans une ambiance de foire débridée, dans des décors majestueux, d’où émergeaient des statues de bronze colossales éblouissant la foule et l’attachant à la cause du paganisme.

La surintendance était à la charge de notables gaulois qui portaient pour la circonstance le nom de prêtres, sacerdotes

Lyon était le foyer de fausses doctrines, où l’on adorait toutes sortes de dieux de l’antiquité. Pour toutes ces raisons une cinquantaine de disciples du Christ sont venus à Lyon, en provenance de Rome, de Pergame ou de Phrygie. 

 

Les martyrs de Lyon

Une émeute populaire éclate à Lyon en 177, contre les chrétiens. À Rome, l’empereur Marc-Aurèle, qui avait fait condamner Justin et ses disciples 12 ans plus tôt (“en raison de cette insupportable déviation dans le monde des idées”), approuve ce soulèvement populaire. Voici un récit, raconté par des témoins oculaires, un récit, souvent attribué à Irénée, qui nous a été conservé presque en entier par Eusèbe de Césarée. Ce document est infiniment précieux pour connaître l'Eglise lyonnaise de l'époque.

Le document commence par donner son origine : c’est une lettre des Églises de Lyon et de Vienne. Elle est adressée aux Églises d’Asie et de Phrygie. En voici quelques extraits :

On arrêtait tous les jours les chrétiens dignes de ce nom. On réunit ainsi en prison les éléments les plus actifs des deux Eglises (de Lyon et de Vienne), ceux qui en étaient les piliers. On arrêta aussi quelques païens qui étaient au service des nôtres ; car le gouverneur, au nom de l'Etat, avait ordonné de nous rechercher tous. Ces serviteurs tombèrent dans le piège du démon. Epouvantés par les tortures qu'ils voyaient infliger aux saints, excités par-dessus le marché par les soldats, ils nous calomnièrent, nous accusant faussement de festins de Thyeste, d'incestes à la façon d'Œdipe, et d'autres crimes tels qu'il nous est interdit d'en parler ou d'y songer, ou même de croire que pareille chose soit possible chez les hommes. Ces calomnies rendirent les gens féroces comme des fauves contre nous. Ceux qui pour des raisons de parenté s'étaient montrés modérés jusque-là s'indignaient à présent contre nous et grinçaient des dents. La parole de notre Seigneur s'accomplissait : l'heure viendra où quiconque vous fera mourir se figurera rendre un culte à Dieu”.

La lettre raconte aussi le martyr d’un certain Sanctus (l’un des chrétiens arrêtés), lequel n’avait d’autre réponse à donner, en latin, à ses bourreaux : “je suis chrétien”. Les bourreaux lui firent toutes sortes de tourments, lui appliquant sur les parties les plus sensibles du corps des lamelles de fer rouge. “Elles le consumaient, poursuit la lettre, mais Sanctus restait inflexible et inébranlable, ferme pour confesser sa foi, recevant de la source céleste comme une rosée fortifiante l’eau vive qui sort des flancs du Christ.” [...] “recroquevillé sur lui-même, il n’avait plus une apparence humaine. Mais en lui le Christ souffrait et accomplissait une œuvre grande et glorieuse : il rendait impuissant l’adversaire et montrait aux autres, comme en exemple, que rien n’est redoutable là où est l’amour du Père, rien n’est douloureux là où est la gloire du Christ [...].”

Sanctus continuant de vivre, les bourreaux reprirent du service quelques jours plus tard, et torturèrent de nouveau cet homme qui ne pouvait plus supporter le simple contact des mains. Au pis aller, il mourrait dans les tourments et son exemple remplirait les autres d’épouvante. Peine perdue : contre toute attente, le corps se redressa et recouvra l’usage de ses membres. Loin d’être une peine, “le nouveau supplice fut pour Sanctus une guérison, par la grâce du Christ” lit-on dans la lettre des Chrétiens de Lyon et de Vienne.

D’autres, cruellement torturés, moribonds en dépit de tous les soins, résistaient pourtant dans le cachot. Ils s’encourageaient les uns les autres. Beaucoup mouraient avant même la torture, à cause de l’entassement qu’ils ne pouvaient supporter.

Pothin, évêque de Lyon, âgé de plus de quatre-vingt-dix ans et infirme, est mort dans ces conditions, probablement le 2 juin de cette même année 177 à la suite des traitements cruels infligés par ses bourreaux. 

C’est à lui qu’avait été confié la charge de ce ministère épiscopal à Lyon. Il était déjà très faible et respirait avec peine quand il fut arrêté. Les chrétiens de l’époque qui ont rapporté ces événements disent de lui qu’il aspirait au martyr. Il fut traîné devant un tribunal constitué pour la circonstance. On dit qu’il retrouva alors ses forces. Il fut escorté des magistrats de la ville, aliénés à l’empereur, et de tout le peuple toujours heureux de brailler sans réfléchir et qui criait toutes les insultes de son vocabulaire à l’adresse du vieil homme. On avait là une sorte de répétition de la montée au Calvaire de celui que Pothin voulait rejoindre.

Interrogé par le légat en poste sur le Dieu des chrétiens, Pothin répondit : “Tu le connaîtras si tu en est digne...”

Blandine, elle, connut les pires sévices qu’on puisse imaginer. Tout ce qui suit est raconté dans cette Lettre que les chrétiens de Lyon et de Vienne ont adressée aux chrétiens d’Asie. 

D’abord suspendue à un poteau, exposée pour être la proie des bêtes fauves qu’on lâchait sur elle, on l’entendait prier à haute voix. La lettre dit qu’elle était “heureuse, rayonnante de joie à cause de son départ comme si elle était conviée à un repas de noces et non pas livrée aux bêtes”.

Après les fouets, après les bêtes, quelle vie y avait-il encore dans cette pauvre silhouette déchiquetée ? On lui fit pourtant subir le gril, puis on la jeta dans un filet qu’on tendit vers un taureau qui la projeta en l’air à maintes reprises. La lettre dit qu’ “elle ne s’apercevait même plus de ce qui lui arrivait”. Peut-on penser qu’elle survécut encore ? Ce que croit néanmoins le rédacteur de la lettre qui prétend que Blandine était absorbée “dans l’espérance et l’attente de sa foi, et dans son entretien avec le Christ”. Enfin on l’égorgea. Les païens eux-mêmes reconnaissaient qu’ils n’avaient jamais vu une femme supporter de tels tourments.

On est fin IIe siècle. Selon les principaux philosophes pythagoriciens de cette période, la divinité est à l’univers ce qu’est le prince pour son royaume. On le vérifie par les effigies des monnaies ou sur des bas-reliefs comme celui montrant Trajan, premier empereur issu d’une province, l’Espagne, recevant le foudre de Jupiter, le Zeus des Romains. Le foudre est, dans la mythologie grecque, un faisceau de dards enroulés. Cet attribut de Zeus, puis de Jupiter, sème la foudre et le tonnerre. Trajan reçoit aussi ce symbole de la puissance attribuée à son récipiendaire de Junon, reine de toutes les reines, et de Minerve, protectrice de Rome. Obéir à l’Empereur revient à se conformer à l’ordre des choses tel qu’en ont disposé les dieux.

C’est cette idée d’un pouvoir de nature transcendante qu’il nous faut retenir pour comprendre le sens à la fois religieux et politique de certains comportements difficilement imaginables aujourd’hui, comme celui de Néron ou de Commode. 

Vers 315 on éleva une crypte pour servir de dépôt aux reliques. On visite ce petit édicule sous l’église de Saint-Nizier. Sainte Blandine aurait ses vestiges conservés au cœur de la nef méridionale, sous forme de chapelle basse, de l’église Saint-Martin d’Ainay.  Quant au corps de Saint-Irénée il aurait été mis dans la crypte de Saint-Just, aujourd’hui rasée pendant les guerres de religion.

 

Gérard LEROY, le 14 février 2013