L’art d’ignorer les pauvres

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Pour mon ami Gérard Lévy, en signe d'affectueuse amitié

   C’est le titre de l’article de l’économiste américain J.K. Galbraith, publié par Le Monde diplomatique en octobre 2005, et présenté récemment sous la forme d’un petit ouvrage agrémenté de deux autres participations (1).

De tous temps les pauvres nous embarrassent et nous ne savons ni comment apaiser leur sort ni quelle attitude adopter qui nous épargne la mauvaise conscience que provoque leur situation. De tous temps nous nous sommes efforcés de nous épargner cette mauvaise conscience, suivant cinq stratégies dont Galbraith fait l’inventaire et que nous synthétisons ici.

Nous commençons par nous dire que si les pauvres souffrent en ce bas monde, ils peuvent se réjouir de se savoir récompensés dans l’autre. La religion n’était-elle pas entrevue par Marx comme l’expression pathologique d’une misère économique, éprouvée par des gens qui espèrent et qui croient en un au-delà qui viendra compenser toutes les privations subies au cours de cette existence traversée comme “une vallée de larmes”. Voilà de quoi rendre envieux les opulents bourgeois qui n’ont pour se consoler que de jouir à volonté de leurs trésors amoncelés !

Ce qu’il y a de pire en l’homme, disait Vaclav Havel, c’est l’égoïsme, le désir de toujours se tirer d’affaire pour son propre compte sans égard pour l’intérêt général. Adam Smith en donne un pertinent exemple : “Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts.” Les libéraux sont, on ne peut plus, réalistes en spéculant sur les vices des gens.

Si les pauvres sont pauvres, c’est leur faute, cela tient à leur fécondité excessive”, disait le pasteur Robert Malthus, économiste américain à l’origine de ce “malthusianisme” qui caractérise certains aspects de l’état d'esprit conservateur.

Toujours au début du XIXè siècle les économistes utilitaristes en viennent à faire dépendre les décisions de l’influence des résultats sur le bien-être de la partie dont l’intérêt est en jeu. 

Un demi siècle plus tard siècle la règle du darwinisme social s’impose, avec Herbert Spencer († 1903) qui s’est inspiré des travaux de J.B. Lamarck et de C. Darwin. H. Spencer formule une loi générale : “l’évolution de tous les corps s’opère par le passage d’un stade primitif simple, vers des stades plus avancés, évolués, hétérogènes”. Pour Spencer la société est un être vivant, appelé à évoluer, permettant donc aux plus aptes la survie. Ce qu’illustre bien cette formule de John Rockefeller : “La variété de rose “American Beauty” ne peut être produite dans la splendeur qu’en sacrifiant les premiers bourgeons

Pour les Présidents américains Calvin Coolidge, en poste jusqu’à la crise de 29, et Herbert Hoover le relayant, toute aide publique aux pauvres ne pouvait que faire obstacle au fonctionnement de l’économie. J.K. Galbraith dénonce le mécanisme de déni psychologique, lequel tend à expliquer que toute forme d’aide publique aux pauvres serait un très mauvais service à leur rendre. L’aide les détournerait de leur emploi —c’est bien ce qu’on a entendu des opposants au RSA en France—, elle brise les équilibres familiaux, les couples etc. Cette idée qu’il est économiquement dommageable d’aider les pauvres reste ancrée dans bien des esprits. Or, il n’existe, selon notre économiste, “absolument aucune preuve que ces dommages soient supérieurs à ceux qu’entraînerait la suppression des soutiens publics”. Voilà sans doute, d’après J.K. Galbraith, la plus influente des fantasmagories.

On prétend aussi que les aides publiques détournent le chômeur de toutes les propositions d’emploi, au prétexte que l’on est naturellement porté à goûter l’oisiveté rémunérée à la maison plutôt qu’à subir la contrainte du travail, et que les aides ont donc un effet négatif sur l’incitation à travailler. C’est oublier la première conséquence positive du travail : l’iacquisition d'une identité sociale, laquelle découle d’une participation à la satisfaction des besoins de la société que celle-ci rétribue, directement ou indirectement, par un salaire ou tout autre sorte de rémunération homologuant la tâche accomplie. 

C’est se laver les mains du sort du pauvre que d’affirmer encore que les aides opèrent un transfert de revenus des actifs vers les oisifs et autres bons à rien, et encouragent le désœuvrement.

On ajoute encore à ces justifications celle par laquelle on avance les effets négatifs qu’auraient sur les personnes démunies une confiscation de leurs responsabilités en les prenant en charge. Ce serait, a-t-on dit, ne pas respecter leur liberté de choisir. De quelle liberté peut disposer un manchot appelé à un concours de javelot ? Voilà qui laissait indifférent l’économiste Milton Friedman qui s'appuyait sur le présupposé suivant : “les gens doivent être libres de choisir”. Les idées néo libérales de l’école de Chicago dont Friedman fut un célèbre représentant, ont diffusé à travers le monde, des États-Unis de R. Reagan au Royaume Uni de Madame Thatcher, en passant par le Chili d’A. Pinochet (2).

Une autre forme de pauvreté

Il subsiste une autre forme de pauvreté qui passe inaperçue pour une partie de notre société tirée par la convoitise et engluée dans le consumérisme. C’est la pauvreté intellectuelle et culturelle.

Quoi qu’en pensent les ayatollahs du tout-économique, le déclin que nous accusons aujourd’hui est d’abord intellectuel et moral. Voilà la triste vérité, qui va de pair avec le déficit du sens critique étouffé par le souci utilitariste triomphant. Ce peuple, si fier de compter dans ses rangs des intellectuels, finit par se prendre pour la photocopie, et s’éblouit des frasques de l’intelligentsia, paravent de la routine mandarinale et de l’ignorance hautaine et ethnocentrique du monde extérieur.

À mesure que les valeurs traditionnelles, culturelles, spirituelles et morales ont été déconstruites nous avons été ramollis, anesthésiés même, par la convoitise, au profit de la culture du confort et de l’avoir au service du paraître. La paresse intellectuelle et l’indigence culturelle s’installant douillettement, favorisent alors l’avènement de l’univers de la consommation.

Les conséquences sautent aux yeux : moins nous disposons de ces valeurs spirituelles, morales et culturelles, plus nous avons besoin, le samedi après-midi, de flanquer les mômes à l’arrière de l’auto pour aller acheter des gadgets futiles et idiots au supermarché du coin.

Le pauvre est donc aussi celui qui manque de ces valeurs et ne dispose plus que de l’illusion générée par les appâts clinquants des grands magasins. 

Le malheur ajouté est que c’est parmi ces pauvres “de l’esprit” que surgissent les tribuns qui admonestent et stigmatisent les indigents en les affublant de tous les vices. Ces nantis sont à cent lieues de penser que la pauvreté les a touchés, eux aussi, par le cortex ou par toutes les déclinaisons de l’égo. Tous ces harangueurs prospèrent sur la misère du peuple, et glissent insidieusement vers le racolage, le populisme qui choisit la jacquerie et écarte l’éthique de responsabilité qui se doit, en revanche, de tenir compte de toutes les composantes de la société pour mieux vivre ensemble.

Conclusion

Nietzsche avait bien décelé l'importance sociale de l'évangile qui engage à servir plutôt qu’à dominer, de se faire petit plutôt que de convoiter les places en vue. Nietzsche fustigeait le christianisme en ce que l'esprit de l’évangile insuffle le service dans la relation sociale. Jésus, en effet, a fait du service un des piliers de son enseignement (3); il affirme lui-même qu'il est venu pour servir et non pour être servi (4). “Comprenez-vous ce que je vous ai fait ? Vous m'appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. Car c'est un exemple que je vous ai donné, pour que vous fassiez, vous aussi comme moi j'ai fait pour vous” (5).

 

Gérard LEROY, le 17 février 2012

 

  1. John Kenneth Galbraith, L’art d’ignorer les pauvres, LLL 2011
  2. Milton Friedman, Capitalisme et liberté, Robert Laffont, Paris 1971.
  3. Lc 22, 25
  4. Mc 10, 45
  5. Jn 13, 12-15