Qui suis-je ? Qu’ai-je fait ?

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Pour Jean et Françoise Ormières, en hommage amical

   Aucun des philosophes français depuis Descartes n’a autant suscité la réflexion sur ce sujet que Paul Ricœur, qui nous a quittés le 20 mai 2005.

Qu’est-ce qui fait que je suis moi, et pas un autre ? Telle est la question qui surgit en amont et que reprennent régulièrement les philosophes qui se penchent sur l’ipséité. Vient aussitôt la question de l’identité, qui se dessine en conscience au fur et à mesure qu’elle se raconte.

Le cardinal d’Espagne, Jimenez Cisneros, principal personnage de la pièce de Montherlant, portait une robe de bure sous sa pourpre ; la bure démentait la pourpre ; c’est ce démenti que l’être de sagesse doit porter sans cesse en soi : le démenti que l’homme intérieur donne à l’homme extérieur, lequel se préoccupe de sa réputation qui découle de ce que les hommes pensent de lui au lieu de sa conscience qui le ramène à ce qu’il est.

Qui suis-je ?

Dans sa trilogie Temps et récit, le concept très éclairant d’« identité narrative », Paul Ricœur  montre que c’est en racontant, en se racontant que nous répondons le mieux à la question « qui suis-je ? ». Le récit qui s’ensuit décrit une séquence de vie à laquelle on est attaché ou même d’une vie tout entière pour peu qu’on qu’on prenne le temps de laisser défiler dans sa mémoire les pans d’une existence. Notre philosophe aime à s’appuyer sur l’exemple d’Israël qui a construit son identité en se racontant sans cesse les histoires de l’Exode. Israël s’est donné collectivement une « identité narrative », une identité qui singularise Israël, qui se consolide par la transmission, par la narration. Car transmettre, c’est d’abord raconter ! 

L’anthropologie ricœurienne a perçu dans le désir qu’a l’homme de se raconter la capacité humaine à retrouver l’indice de sa singularité, et à déceler dans sa narration le sens de ses actes. 

Le discernement fait surgir la disproportion du temps individuel dont la brièveté apparaît en regard du temps cosmique, qui s’étend à l’infini et nous enveloppe. Si en effet nous regardons les 5 milliards d’années qui nous séparent de la naissance de notre galaxie, en rassemblant en une année tout ce qui s’est déroulé du précambrien à aujourd’hui, l’homme apparaît le 31 décembre à 23 h 38, les pyramides d’Égypte à 23 h 59’ 40’’, et l’exploitation du charbon et du pétrole une seule seconde avant minuit. Le paradoxe est là : à l’échelle cosmique notre durée de vie est insignifiante. Cependant, ce bref laps de temps où l’homme surgit sur la scène du monde est le lieu d’où procède toute question se rapportant à ce que tout cela signifie, le signifie. 

Ricœur nous invite à saisir que « Se comprendre, c’est se comprendre devant un texte et recevoir de lui les conditions d’un soi autre que le moi qui vient à la lecture ». Autrement dit, le travail de compréhension d’un texte se prolonge par la compréhension de soi dans le monde qu’on habite. C’est recevoir du texte non seulement une compréhension de soi, mais de soi dans un monde où nous prenons part. Et dans le prolongement, le texte génère une action dont le sens est lui-même un texte à interpréter. L’interprétation du récit suggère une interprétation du sens mieux que ne le ferait un simple compte-rendu des faits. En d’autres termes : le fait empirique n’est pas le seul critère de l’expérience, et la narration limitée à la description des faits n’épuise pas la richesse de la vérité vécue. La métaphore s’ajoutant au récit entr’ouvre la porte à la subtile relation entre l’explication des faits et la compréhension du sens. Ce qui fait dire à Ricœur qu’« expliquer plus, c’est raconter mieux ». C'est aussi se raconter mieux.

 

Gérard LEROY, le 26 août 2018